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Les Dix enfants que Madame Ming n'a jamais eus, Eric Emmanuel Schmitt, Albin Michel, 2012, 115 pages

Genre : nouvelle

Thèmes : maternité, enfance, sagesse, Confucius, Chine, politique de l'enfant unique, choc des cultures

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Cette lecture faisant partie du Challenge Eric Emmanuel Schmitt, je ne présente plus l'auteur !

 

 

L'histoire : de passage en Chine pour affaires, le narrateur fait la rencontre de Madame Ming qui officie comme dame pipi dans un grand hôtel. "Astiquer les commodités féminines au bout du couloir eut été déchoir en cette nation qui valorise les garçons (...) ici elle était souveraine puisque les mâles défilaient par milliers devant elle". C'est par une phrase pleine de sagesse qu'elle l'accueille en ce lieu insolite, " Nous naissons frères par la nature et devenons distincts par l'éducation". Ainsi est posé le décalage entre la culture chinoise et les moeurs occidentales.

Yunhai est devenu une ville en pleine expansion, "Ne subsistait aucun souvenir du passé, pas même une ruine au coeur ou à la ceinture de Yunhai (...) Les vétérans; ceux qui n'étaient pas morts de stupéfaction devant ces bouleversements, se recroquevillaient au fond d'appartements modernes, lesquels offraient autant d'agrément qu'une poubelle neuve"

Dans le monde des échanges commerciaux, le narrateur est passé maitre, négociant les termes des contrats et manoeuvrant de façon à ne jamais accorder trop tôt ce que ses interlocuteurs demandent. Ainsi , au cours des entretiens avec les hommes d'affaire chinois de Pearl River Plastic Production, s'absente-t-il afin de ménager son effet. Ces sorties impromptues de la salle le mènent systématiquement vers Madame Ming qui, il faut le dire, se révèle étonnante et troublante.

C'est qu'elle prétend avoir dix enfants ! Dans une société où la politique de l'enfant unique impose à chaque foyer de n'avoir pas plus d'un enfant sous peine d'amende, le narrateur a du mal à accorder foi à ses propos et la prend aussitôt pour une affabulatrice. Pourtant elle cite leurs prénoms, donne des détails sur leur enfance, leur caractère et l'on peut lire dans ses yeux tout l'amour qu'elle leur porte. Un lien se crée entre les deux protagonistes, amenant le narrateur à se livrer , à parler de ses propres enfants.

En découvrant l'usine de production de jouets pour enfants, il se rend compte combien les gens se ressemblent et combien ils sont à la fois différents. "C'est l'imagination qui singularise, l'imagination qui arrache à la banalité, à la répétition, à l'uniformité". Alors qu'importe que Madame Ming mente si elle se sent bien dans cet imaginaire créé de toutes pièces, si cela lui permet de s'évader d'un quotidien pesant. Mais à ce petit jeu Madame Ming est étonnante et lit en lui comme dans un livre. Qui des deux ment ? Et pour quelles raisons ?. " (...) parfois il faut ouvrir la porte à la douleur".

En vrac et au fil des pages : j'ai beaucoup apprécie cette lecture qui, encore une fois, distille une pensée, origine de la sagesse chinoise, sans s'apesantir sur Confucius. C'est une qualité de vie, d'écoute, qui nous est livrée par le récit de l'expérience de Madame Ming.

Le titre me semblait un peu abrupt et trop révélateur. Si madame Ming n'a jamais eu d'enfants pourquoi ménager ainsi le suspens ? Mais j'avoue m'être laissée porter par cette histoire qui m'a surprise par la révélation faite sur le narrateur. Ce qui est mis en avant ici est la différence des cultures, le regard d'un homme occidental sur le parcours d'une femme asiatique. J'ai apprécié l'évolution des sentiments et la réflexion menée par le narrateur : de l'indignation face à une femme qui visiblement se moque de lui, à l'acceptation de ses propres défaillances en passant par le doute. Le récit que fait la fille de Madame Ming sur la vie de sa mère est émouvant, de même que le sacrifice qu'elle a choisi de mettre en oeuvre pour la ramener à la vie.

La nouvelle est parsemée de pensée confucianistes qu'il conviendra de lire plusieurs fois parfois afin d'en comprendre le sens ou de le lier au dialogue. C'est probablement ce qui freine la lecture car Madame Ming parle souvent par paraboles.

Par ailleurs je trouve intéressant d'avoir lié ces deux parcours à l'Histoire de la Chine par la description de figures marquantes comme Madame Mao, "On ne l'appelait pas sans raison "La sorcière aux os blancs", celle qui avait accumulé les cadavres (...) Observer cette chienne de Mao vociférer dans le poste, le doigt pointé, la rage aux lèvres, crachant sur ses accusateurs, c'était effrayany, passionnant et désopilant"; ou encore par l'explication de la politique de l'enfant unique, "En Chine on a réduit la besogne des parents à un seul enfant mais cela n'améliore ni les parents , ni les enfants (...) Notre pays devient une fabrique d'égoistes surveillés par des névrosés(...) Cette loi de l'enfant unique produit un bénéfice: les parents ne s'entichent pas d'un membre de leur progéniture davantage qu'un autre (...) aucun enfant ne croira plus qu'on lui a préféré son frère ou sa soeur. Moins de souffrance."

C'est, bien entendu, une lecture que je recommande.

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