La Terre des mensonges, Anne B Ragde

La Terre des mensonges, Anne B Ragde, éditions 10/18, 2012, 351 pages

Genre : récit contemporain

Thèmes : fratrie, deuil, héritage, secret de famille

 

L'auteur en quelques mots ...

Anne Birkefeldt Ragde est née en Norvège en 1957.Elle a tout d'abord été professeur de communication à l'université de Trondheim. Ses débuts en littérature datent de 1986 avec un livre pour enfants intitulé Hallo! Her er Jo (Bonjour, voici Jo !). Depuis lors, elle a écrit plusieurs livres pour enfants et adolescents, et parmi ceux-ci une biographie de Sigrid Undset, pour laquelle elle a reçu le Prix Brage. Auréolée dans son pays d'origine des très prestigieux prix Riksmål (équivalent du Goncourt français), prix des Libraires et prix des Lecteurs pour sa « Trilogie des Neshov » (La Terre des mensonges, La Ferme des Neshov et L'Héritage impossible), Anne B. Ragde est une romancière à succès, déjà traduite en 20 langues, qui a vendu à ce jour des millions d'exemplaires. Elle signe Un jour glacé en enfer, Zona frigida, La tour d'arsenic, ou encore Je ferai de toi un homme heureux.

 

L'histoire :

 

Margido est agent des pompes funèbres. Patient et compréhensif, il s'efforce d'atténuer la peine des familles. Pourtant, ce dernier suicide le laisse sans voix. Un adolescent s'est pendu d'une manière qui souligne son désespoir. Alors qu'il officie, il reçoit un coup de fil d'un de ses frères, Tor, qu'il n' a pas vu depuis plusieurs années et qui lui apprend le décès de sa mère.

Erlend vit au Danemark. Artiste, homosexuel, il partage sa vie entre sa passion pour l'art et son amour pour Krumme, son compagnon. Perfectionniste, il ne laisse  rien au hasard. Pourtant une faille en lui le pousse régulièrement à boire (uniquement du champagne !) et à se laisser submerger pour un rien. La nouvelle du décès de sa mère va faire remonter en lui une enfance douloureuse qu'il souhaite effacer. Krumme, quant à lui, ne peut comprendre comment Erlend ne lui a jamais parlé de sa famille toutes ces années.

Tor n'a jamais quitté la ferme familiale. Très proche de sa mère, il la seconde dans ses tâches quotidiennes. La vieille femme régit tout, seule, et d'une main de maitre. Pourtant, ce jour-là, elle reste au lit plus longtemps que prévu, ce qui commence à insuiéter Tor. Ce dernier va devoir prendre la ferme en main : en plus de son travail quotidien auprès des porcs, il doit faire face au Père, homme apathique, sans autonomie, avec lequel il ne s'entend pas. Au fil des jours, alors qu'il est préoccupé par une truie qui dévore ses petits au lieu de les alaiter, l'état de santé d'Anna Neshov se dégrade et ce n'est que trop tard que Tor comprend l'ampleur des dégâts et appelle ses frères.

Les retrouvailles entre les trois frères vont alors faire remonter un secret de famille auquel personne ne s'attendait ...

 

En vrac et au fil des pages ...

L'univers de Terre des mensonges est assez particulier et, dès le départ, l'auteur nous place dans une ambiance morbide qui va orienter notre lecture. Les trois frères sont présentés sous forme de portrait en mouvement, de sorte que l'on découvre l'univers de chacun, son caractère, ses espoirs et ses peurs. Chacun d'entre eux semble porter un fardeau indépendant de la vie qu'il mène et il faudra attendre les retrouvailles pour comprendre quelle fut leur enfance à la ferme et combien elle les a façonnés.

Trois portraits on ne peut plus dissemblables et une faille commune, c'est la trame de ce récit qui nous entraine au confin des rancoeurs, soulignant combien une famille, une fratrie, peut être meurtrie par un secret bien gardé.

L'écriture est précise et souligne le trouble. Je ne qualifierais pas l'univers de glauque car ce sont des tranches de vie que l'on nous présente , cependant le point commun entre les trois frères est qu'un onde de mort place au dessus d'eux. Le premier Margido, est agent des pompes funèbres et, bien que passionné par son métier, évolue dans une atmosphère saturée de mort. Il ne parvient pas à construire sa vie et repousse les avances qu'on lui fait. Le second, Erlend, est artiste et décorateur. Cependant, alors qu'il semble le plus pétillant de tous, ses goûts vont vers des mises en scènes particulières, faites de noir et d'argent, de parties de corps exposant des bijoux comme dans cette vitrine de joaillerie. Derrière la gaieté transparait une profonde tristesse. Le dernier ,Tor, n'a jamais quitté la ferme. d'apparence robuste, il est le plus proche de sa mère et semble détester son père, le Père comme il le nomme, sans que l'on s'explique pourquoi.Sa passion pour sa truie Sara, souligne un manque dans sa vie et sa crainte mélée de vénération pour sa mère, va justement être la cause du décès de cette dernière.

Le lecteur découvre la mère, Anna Neshov, dans son lit, épuisée alors qu'on nous la décrit comme une femme forte, que rien n'a jamais pu atteindre. Ce paradoxe nous pousse à nous interroger sur cette femme dont deux fils ont quitté les lieux. Pour échapper à quoi ?

Un dernier personnage vient compléter le tableau, la fille de Tor , Torunn, qui se trouvera au coeur de la tourmente malgré elle.

C'est alors qu'ont lieu les retrouvailles et que ressortent les non-dits, les rancoeurs, les tensions, jusqu'à la révélation. Les relations familiales sont décortiquées et la ferme prend la dimension d'un personnage, un huis-clos dans lequel est enfermé Tor depuis l'enfance et dont ses frères avaient cru pouvoir s'échapper.

Je dois dire que ce récit troublant se lit bien et que j'ai bien envie de connaitre la suite. L'univers trouble qui enserre les personnages ne laisse pas indifférent même si l'on ne parvient pas à s'identifier à eux, une sorte d'attraction pousse le lecteur à aller au bout. On se prend d'affection pour ces frères qui revivent malgré eux une part de leur enfance et vont devoir vivre avec désormais.

Retour à l'accueil