Pour l'atelier d'écriture du jour, Leiloona nous convie à explorer une photo dans laquelle chacun peut voir, selon sa sensibilité, l'espoir ou le désespoir, le voyage ...

Quelques lieues encore, à fond de cale, et l’air pur emplira ses poumons. Un air qu’il ne connait pas mais qu’il aime déjà. Une ile peut-être, une ville, qu’importe. Tout sauf les pleurs, la peur, la famine et la guerre. Tout mais plus la violence des cris, des tirs. Dans quelques heures il pourra voir de ses propres yeux ce que ses frères ont promis et même si la vie s’annonce difficile dans cet ailleurs prometteur, il sait déjà que ce sera une souffrance plus juste, équitable car il pourra se battre, solidaire, il y croit.

Le navire ralentit son allure. Il est temps. S’accrocher au bastingage, braver les flots, nager, nager. Lâcher la corde qui le retient encore à son pays. Allez, lâche la corde, débarrasse- toi une fois pour toutes de tes peurs. Saute !

Tant de fois répétés, rêvés, les gestes ne viennent pas. Et s’il ne parvenait pas sur la rive, et si on le surprenait avant qu’il n’ait pu atteindre cette terre dont il perçoit les lumières, là-bas, et si son rêve prenait fin ici… Il faut lâcher bon sang ! Nager, nager.

Agrippé au flanc du bateau, il observe le lever du soleil, se laisse bercer, frapper par les vagues. Que c’est bon d’être vivant ! La terre est là, à portée de regard, à quelques brasses sans doute. A quelques gestes pour lui qui nage si mal. Il a appris dans le fleuve, avidement, avec ses frères, avec l’espoir de plonger en plein océan, de déplier son corps apeuré et de coordonner ses gestes pour nager, nager. Lâche la corde, rien ne sera pire que ce que tu as déjà connu.

Il est le seul survivant de ce convoi clandestin. Combien ont trouvé la mort en montant dans la barque du passeur ? Ils étaient trop nombreux, il l’a compris tout de suite. Mais rester ? Impossible. La peur nous fait parfois accomplir de drôle de choses, elle nous rend bêtes, naïfs ou au contraire extrêmement lucides. C’est ce qui l’a sauvé, lui, sa soif de vivre mais pas à n’importe quel prix. Alors il a payé plus, il a fait preuve de patience, il a tout étudié, minutieusement, il a dit « D’accord, oui, puisqu’il le faut », il a demandé « combien encore ? Combien de temps ? Combien d’argent ? ». Puis c’est arrivé. Lui et pas d’autres. Lui seul.

Seul. Accroché au bastingage. Il regarde le soleil qui se lève. Un autre soleil.

Allez, saute ! Nage, nage …

Nage !
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