La Terre qui penche, Carole Martinez

La Terre qui penche, Carole Martinez, éditions Gallimard, 2015, 366 pages

Genre : roman

Thèmes :enfance, vieillesse, XV°S, famine, peste, destin, domaine des Murmures

 

L'auteur en quelques mots ...

Retrouvez la biographie de Carole Martinez sur le précédent billet : Du Domaine des murmures

L'histoire :

" A tes côtés je m'émerveille.

Blottie dans mon ombre, tu partages ma couche.

Tu dors, ô mon enfance,

Et, pour l'éternité, dans la tombe, je veille. (...)"

 

La vieille âme se souvient. Tout a commencé alors que la Loue s'était muée en miroir, que plus rien ne bougeait. Tous les habitants, envoûtés par leur propre image, se sont approchés, n'ont pas vu le danger de la rivière en crue. "La vague a rugi sa rage jusqu'à Ornans, emportant tout sur son passage sans distinction aucune". Dès lors la Loue a été perçue comme monstrueuse, dévoreuse. Puis peu à peu, le monde est retourné à sa vie, à l'oubli. Pourquoi alors la vieille âme ne parvient-elle pas à oublier, elle, alors qu'elle a quitté ce monde la veille de la crue ?

" Nous sommes mortes à douze ans et, depuis, j'ai vieilli infiniment, à regarder le monde sans en être" déclare-t-elle à la petite fille.

Mais cette petite fille est pleine de vie, elle qui parle dans son sommeil, ne peut rien cacher à personne et redoute le diable filou qui s'insinue dans les têtes. Elle veut lire, apprendre, a soif de savoir. Son père pourtant ne l'entend pas de cette oreille et redoute l'érudition des femmes. Fille de seigneur, elle est destinée à une autre terre. Aussi ce matin -là l'amène-t-on, loin de chez elle. Que lui veut-on ? L'immoler pour contrer la peste noire qui a ravagé la région ? La remettre au diable, la sacrifier ?

Au domaine des Murmures elle rencontrera pourtant ceux qui vont changer son destin. "Le fils du diable est un enfant musicien au genou couronné" et Blanche, car c'est son nom, demeure éperdue de ce regard à moitié fou. C'est Aymon qui l'accompagnera dans cette quête d'identité, lui aussi qui lui montrera comment apprivoiser la Loue, majestueuse et vorace à la fois.

Alors que le danger est au coeur de leur vie et prend des formes surprenantes, la petite fille qu'elle est ne comprend pas toujours les adultes, leurs réactions, leurs pulsions violentes. La vieille âme qui l'accompagne se souvient ... Mais qu'a-t-elle réellement gardé en mémoire ?

 

En vrac et au fil des pages ...

 

j'ai été surprise par l'écriture poétique, lyrique , de ce récit. Puis, emportée par le rythme impulsé à l'histoire par la polyphonie, je me suis laissée bercer par un récit poignant dont on découvre les détails au fil des pages.

ici le personnage principal n'est pas , à mon sens, la petite fille, ni la vieille âme. c'est la rivière, la Loue, autour de laquelle convergent tous les destins. Impitoyable et douce à la fois, elle devient une fée, un monstre. L'auteur emprunte à la mythologie l'apparence, les légendes et profite du langage naif de la petite fille pour souligner l'innocence et le défaut de mémoire.

Ainsi on part du principe que la petite fille est morte très jeune, puisque la vielle âme nous le révèle dès les premières pages. Le lecteur veut savoir pourquoi, attend d'apprendre ce qui s'est passé, suit les divagations de la jeune fille et de son pendant, la vieille âme et ne peut se fier qu'à leurs seuls souvenirs.

Les pratiques moyenâgeuses ne surprennent pas mais l'on est horrifié des violences, des pulsions de certains personnages, dont cet homme à la fois doux et atroce, Bouc. Les non-dits, les sous-entendus font travailler l'imagination et nous emportent au-delà de la simple description.

Là encore c'est l'écriture qui porte l'histoire, peut géner au départ mais s'avère finalement efficace comme support. On entre par ce biais dans l'esprit de la jeune fille, de la vieille âme. L'envolée poétique mime aussi la rivière, l'univers féérique qui l'entoure. Parallèlement, la réalité de la société dans laquelle tous évoluent, frappe par sa dureté : la peste, les crues, la famine sont les fléaux de chaque instant sur cette terre qui penche. Mais le lecteur doit faire l'effort de lire entre les lignes car les personnages ne révèleront, à travers un discours subjectif forcément biaisé, que ce qu'ils ont ressenti et vécu. C'est là la démarche qui fait l'originalité du roman : ce que l'on nous révèle , est-ce la vérité ?

Le dialogue entre les deux facettes de Blanche permet de revenir sur l'enfance, d'en retrouver la pureté, la naiveté.Toutes deux reviennent sur cet épisode qui a conduit Blanche vers un mariage arrangé avec un jeune homme différent, un peu simple d'esprit, un peu innocent comme l'on disait alors.

La révélation finale surprend, mais je ne peux en dire plus.

Ce roman peut se lire indépendamment du Domaine des Murmures bien que l'action se déroule en ce même lieu, quelques siècles plus tard.

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