Éloge de l'ombre, Junichirô Tanizaki

Eloge de l'ombre, Junichirô Tanizaki, édition POF ( Publication orientaliste de France), 1993, 110 pages

traduit du japonais par René Sieffert

Genre : essai

Thèmes : obscurité, occidentalisme, orientalisme, moeurs, plénitude, influence

 

L'auteur en quelques mots ...

 

 

Ecrivain japonais , né en 1886, Junichirô Tanizaki est choyé au sein d'une grande famille, Jun'ichirō passe plusieurs années de bonheur auprès de sa mère, réputée pour sa beauté, et de sa vieille nourrice affectueuse. Son père n’avait pas une personnalité très forte, Jun'ichirō évoquera l’image d’un homme faible de caractère, incapable de s’adapter à une société japonaise en pleine mutation. Sa première enfance se déroulera dans une ambiance harmonieuse sur le plan affectif et matériel.

Le grand-père maternel meurt en 1888. S’amorce un inéluctable déclin familial qu’il ressentira avec acuité. En 1894, la famille doit déménager dans une maison plus que modeste. Malgré d’excellents résultats, sa formation scolaire se poursuit avec beaucoup de difficultés sur le plan pécuniaire. Il se trouve contraint d’aller vivre dans une riche famille. Engagé pour donner des leçons particulières aux enfants, il comprendra vite qu’il est traité en réalité comme un domestique. Au bout de cinq ans, il se voit renvoyé lorsque sa liaison avec une jeune femme, employée par la même famille, est dévoilée.

Le sentiment de son humiliation tourmente sérieusement l’adolescent qui ne manque pas d’ambition. C’est durant cette période que naît son amour pour la littérature.

En 1911, alors qu'il vient de publier Shönen, il est frappé par la censure.  Quelle est l’originalité de la tonalité de l’œuvre de Tanizaki ? Il accorde une importance primordiale au respect de la nature humaine et à sa représentation vraisemblable. À travers sa singulière sensibilité, il découvre dans la nature humaine des choses troublantes. Il les regarde avec étonnement ou émerveillement, sans les juger. Il se trouve au degré zéro du moraliste, contrairement à ses contemporains fortement influencés par le confucianisme moralisateur.

I épousera en 1915 une geisha âgée de 19 ans. La vie de famille ne lui convenant pas, il en vient à accepter la liaison de son épouse avec le poète Haruo Sato et publiera dans un journal l'annonce de  « la cession de l’épouse de Tanizaki » à Haruo Satō, non sans un parfum de scandale. ( source Wikipédia)

 

L'histoire :

 

"(...) j'aimerais tenter de faire revivre, dans la littérature au moins, cet univers d'ombre que nous sommes en train de dissiper."

Dans un essai concis, l'auteur nous révèle la plus grande différence entre la culture japonaise et la culture occidentale : le goût pour l'ombre, l'obscurité.

Point par point, de la cuisine à la littérature en passant par les commodités, Junichirô Tanizaki observe attentivement les particularités de sa propre culture et décortique les effets d'un mode de vie sur le comportement, la relation aux autres. "Voyez par exemple notre cinéma : il diffère de l'américain aussi bien que du français ou de l'allemand par les jeux d'ombre, par la valeur des contrastes(...) Or nous nous servons des mêmes appareils, des mêmes révélateurs chimiques". Aussitôt apparait la notion d'invention et d'appropriation. Les japonais ont bénéficié, comme d'autres, des inventions technologiques du XIX°S. Mais si ces inventions avaient été faites par eux, si dès le départ ces moyens techniques avaient été pensés pour eux, qu'aurait donné le cinéma ?

Ainsi au fil des pages apparait l'influence de la culture occidentale sur le Japon, sur l'Asie. La blancheur, la lumière qui sont au coeur de nos sociétés, ne correspondent pas au mode de vie japonais, qui, pendant longtemps, était fait d'ombre, d'obscurité. Tanizaki explique très bien pourquoi les intérieurs des maisons sont plus sombres, dus à l'avancée de toit qui ne laisse pas filtrer la lumière comme nos grandes baies. Mais il revient sur l'idée de bien-être du à cela, les choses à peine montrées, les objets voilés par cette ombre, les mets à l'heure du thé. Finalement tout apparait construit autour de cette obscurité, loin de la mise en lumière que nous recherchons jusque dans nos assiettes blanches."La cuisine japoniase n'est pas chose qui se mange, a-t-on pu dire, mais chose qui se regarde (...) qui se médite (...) vous sentez fondre sur votre langue comme une parcelle de l'obscurité de la pièce."

Comment concilier modernité, confort et respect de l'âme, de l'esthétique japonaise. ?

Ainsi tout une culture a développé la vie autour de l'ombre, du papier qui n'a pas le même grain et capte différemment la lumière, à l'usage de l'or sur les revêtements, les tentures, fait pour scintiller, apporter un reflet.

" et c'est ainsi que nos ancêtres(...) découvrirent un jour le beau au sein de l'ombre"

En vrac et au fil des pages ...

 

En lisant cet essai j'ai d'abord découvert un auteur controversé. La préface nous en dit plus sur cet homme qui s'est démarqué de ses contemporains par sa plume concise et parfois cynique. Il lui fallu du temps pour être accepté, lui que l'on taxait de diabolisme. "L'amour d'un idiot" lui vaudra les foudres de la critique; qu'il suffise de savoir que la préface e compare à Pierre Louys pour comprendre.Accusé d'exhibitionnisme, sa réputation est faite.

Pourtant dans Eloge de l'ombre on ne trouve rien de cela. Ici il nous livre sa conception japonaise du bau et nous aide à comprendre comment un peuple, obligé de composer avec l'ombre et l'obscurité, a su en faire de l'art.

L'essai prend des allures de conversation et l'on passe d'un sujet à un autre sans réelle transition. Comparant nos habitudes, sans les critiquer, avec les traditions japonaises, Junichirô Tanizaki explique l'esthétique japonaise, en cuisine, en peinture , dans l'ameublement ou l'habillement.

Je l'ai cependant trouvé assez critique envers ses pairs par moment. De même l'explication poignante de l'enduit blanc dont se recouvrent les geisha mais qui selon l'auteur n'enlève rien à "l'impureté" , "une ombre noirâtre, comme une couche de poussière", "que l'u d'entre nous se trouve mêlé à eux ( les occidentaux) et c'est comme une tâche sur un papier blanc que nous ressentons nous-mêmes comme une incongruité".

J'ai particulièrement apprécié le passage sur le théâtre de Nô, si étonnant par la posture des personnages, leur maquillage. L'auteur explique combien il est important que cette représentation ait lieu dans une salle tamisée afin d'en saisir l'essence qui devait correspondre à une part de la vie réelle des ancêtres japonais, l'obscurité qui règne dans le Nô étant le reflet de celle qui régnait dans les demeures autrefois.

La culture occidentale a fusionné avec les habitudes japonaises, l'a imprégnée en quelques sortes. Tanizaki ne remet pas cela en cause mais opte, lui, pour un retour à l'ombre et ses valeurs.

 

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