Comme une grande, Elisa Fourniret

Comme une grande, Elisa Fourniret, éditions Mauconduit 2017, 240 pages

Genre : contemporain

Thèmes : féminité, Paris, mère, couple

 

L'auteur en quelques mots ...

À 45 ans, Elisa Fourniret est responsable depuis 5 ans de la Maison des auteurs de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques (SACD), à Paris. La primo-romancière revient avec légèreté sur les "deux-trois métiers de qualité" qu’elle a exercés à la sortie de l’université Sorbonne-Nouvelle. (Paris III), un mémoire sur Pier Paolo Pasolini en poche. De femme de ménage à vendeuse de sacs à main, d’opératrice de plateforme téléphonique géante à animatrice des centres de loisirs des Sapins Bleus, de France et de Navarre, et même de Wallonie. "Fallait bien s’essayer à la vraie vie", glisse-t-elle en commentaire de son parcours singulier. (source éditeur)

L'histoire :

 

"Mes yeux me brûlent et je peine à les tenir ouverts.Un pas après l'autre, je me remets en marche, hagarde, hésitante. Je regarde le trottoir ,humide, noir et brillant, pour ne pas être éblouie par un rayon de ce soleil, réapparu.J'ai dû dormir un peu, debout, sous ce porche, sans même m'en apercevoir. Femme ordinaire devenue héron.Une de celles-là, celles aux nuits trop courtes, qui cavalent et qui veulent tout".

Paris et la vie intime. La vie quotidienne de mère et d'amante, et Paris. Les deux sont intimement liés dans sa vie, elle qui ne sait pas rester au lit le matin pour une grasse matinée et préfère arpenter les trottoirs de la ville en éveil, s'asseoir dans un café pour un petit déjeuner dans son quartier de prédilection, écouter une conversation, au hasard, observer la vie des autres et penser à la sienne.

Un bout de chemin depuis que, seule, elle élève son bout de chou. Un petit bonhomme éveillé qui exige sa présence, son amour. Et le père dans tout ça ? Parti, envolé. Il faut dire qu'il n'était pas de ceux qui se révèlent à la paternité, un rien dépressif, pas capable. Elle a espéré, elle a essayé, mais rien à faire, quand ça veut pas, ça veut pas. Alors ce sera elle et le marmot et peut-être aussi Vincent, s'il accepte sa vie de mère Parisienne.

Issue d'une famille d'ouvriers lorrains, Longlaville près de Longwy, elle garde le souvenir d'un père courageux, bravant le manque de diplôme et gravissant les échelons, narguant les fils à papa. Mais la crise, sévère, les fusions, les multinationales, et le couple vole en éclat.Pour avoir voulu "croquer un bout " de la vie bourgeoise, le père se retrouve sur les routes, accordéon sous le bras et une vie de jazzman dont il a toujours rêvé. Et pourquoi pas ?

Autre vie, autre époque. Arrivée à l'âge de son père "quand il a tout plaqué pour devenir musicien", elle se doit à la réalité objective de son rôle de maman, "composer avec la vraie vie, dans le crew des femmes seules, celles qui assument le taf, le gosse, les charges et le reste..."

Chaque rue appelle un souvenir, chaque souvenir une émotion et le dépassement, l'envie (la nécessité ?) d'aller de l'avant, de prendre le plaisir où il se trouve, d'assumer sa part de femme, d'amante et de mère, laisser derrière elle ce qui n'est plus et les êtres chers qui ont compté.

En vrac et au fil des pages...

(source :Le Chandelier)

On entre dans ce récit comme dans une conversation. Elisa Fourniret nous prend sous le bras, nous entraîne dans les rues de Paris, temps de pluie, et nous parle de sa vie, ses rêves, sa famille d'ouvriers lorrains qui ont goûté à une vie bourgeoise, la crise et la nécessité de surmonter tout ça et de passer à autre chose.

Célibataire. Par choix ? Oui et non. Elle ne l'a pas voulue au départ, cette vie de maman solo. Mais lorsque la vie du bel amant a éclaté, que son esprit s'est mis à vagabonder, que la dépression s'est installée, il a bien fallu assumer. L'idée est de conserver un espace de liberté dans ce quotidien qui pourrait devenir pesant : déambuler dans les rues de Paris à l'aube, se préserver des moments intimes avec l'homme du moment, marmot chez les grands-parents, profiter pleinement du petit, adorable.

Dans une langue fluide, mêlée de poésie et d'argot, de pointes d'humour dans un langage fleuri, Elisa Fourniret nous donne à entendre et à voir. Qu'importe que l'on soit ou pas parisien, ce récit nous parle car chaque personnage évoqué est comme un portrait sur la photo de famille. L'émotion est toujours présente, pas de rancœur, juste l'acceptation et le changement que l'on devine au fil du temps. C'est aussi une belle leçon de vie, prendre le plaisir où il se trouve, profiter car les êtres que l'on aime partent un jour, pour ne pas regretter, ne pas anticiper.

Revenir sur les bons moments et les moins bons pour comprendre, faire le point avant d'avancer, de vivre le présent. Le choix de la déambulation est judicieux, qui aide à relancer le récit. Dès les premières pages on sent que la ville et la vie de la narratrice sont intimement liées, elles fusionnent dans des bruits, des odeurs, des réflexes, des images. L'espace d'un instant c'est la vie des autres qui est mise en relief, une conversation, des visages que l'on ne reverra pas. La ville grouille, surprend. Et au détour d'une rue, un souvenir resurgit qui fait renaître sa mère que le crabe a emportée, le père au sourire éclatant, l'amant que l'on croyait fiable.

En toile de fond, l'évocation du bassin lorrain, de la vie ouvrière, pas facile, de la crise qui a tout chamboulé, fait voler en éclat les espoirs au nom de la délocalisation, de la mondialisation. Le destin des petites gens dont on se préoccupe peu apparaît sous un jour nostalgique et des noms que l'on connait, aux accents du Nord, Longwy entre autres, soulignent la nécessité de se reconstruire, de passer à autre chose, comme un écho de la vie de la narratrice. La vie de ses parents en fond d'écran, elle construit la sienne, en regard, même si c'est tout autre chose.

C'est une belle découverte. Je redoute toujours les premiers romans pour les manques, le style moins travaillé, les tâtonnements. Mais là tout est pensé et on se laisse porter par la langue, nouvelle au départ, familière à la fin du récit.

 

Merci aux éditions Mauconduit pour ce partenariat

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